Jeudi 13 novembre 2008 4 13 /11 /Nov /2008 17:19

- I -

Elle marche sur le trottoir situé à droite en remontant l'avenue ensoleillée si fréquemment empruntée, familière à nos semelles, et chaque vitrine rieuse la salue au passage d'un reflet de son corps paysage en mouvement.
Il descend l'avenue reconnue d'un pas martelé sur la bordure au soleil impatient, son ombre velours si douce le précède.
L'ombre pressée caracole sans le moindre signe d'essoufflement et il pense l'astre rougissant à cette heure régit toujours leurs rendez-vous. Les pieds regimbent sur l'asphalte battu, autant les corps aimants interceptent les rayons lumineux. Puis ce fut elle dans ses bras en cercle, bonjour, les mots d'amour au miroir du reflet déposés sur les joues réchauffées ; ils évitent habilement les véhicules hurlants et changent de trottoir, semant définitivement leur double. Plus tard au café du square côte à côte, les langues se délient de dire. Les mains sont au boulot sur les verres de Sancerre à abreuver les bouches et la pensée, les unes sur et dans les autres. Il la regarde de cet air qu'elle a croquer les jolis radis et jeter les fanes derrière la table de bois.
Il fait froid un peu c'est ce qu'ont dû dire les extrémités de ses doigts au feu du briquet rouge tout affairés à se saisir d'une cigarette imitant le geste de lui. Ecrire, dit-elle, cette urgence et cette vitalité, trouver un nouveau titre à la langueur poivrée, vertiges en sens interdits, l'âme, la douleur, la splendeur exhumée, l'amour, l'errance, la mère, l'océan, la racine des vagues.
Juste l'avenue immense à traverser les corps plus près jambes en ressort et s'engouffrer têtes la première ; elle le suit du regard jusqu'à la table dressée nappage blanc dans l'arrière-salle plus chaleureuse et bruyante du restaurant.
Je meurs d'envie de t'embrasser lui ai-je dit avant même d'y penser et sans le faire tout en désirant -elle y pensa ou non- qu'elle le fasse et elle le fit. Un boeuf pour deux sur les assiettes chaudes, j'ai mal aux côtes tant je ris à l'intérieur mais pour le vin je ne trouve chaussure à mon pied.
Le passé fait éruption, jamais incongru, évoqué, croqué à belles dents au volcan de sa bouche et les laves s'étalent en nappes. Maladroit, je fais tomber ma fourchette. Le serveur est fort antipathique. Les verres sont finalement emplis d'un Fiumicicoli un brin susceptible aux accents épicés et rieurs. Nous sortons fumer dehors sur le trottoir près le passage, accompagnés par le froid léger, l'affluence grandissante de l'avenue, une larme sans escarmouche et ce sentiment nu qui nous traverse.


 - II -

De l'arbre noueux au tronc creux, l'on distingue parfaitement bien le chemin au départ courbe, lisse et vide menant, c'est selon, nulle part ou à l'infini, et la source bleue crache ses eaux serpentant entre la végétation rivulaire et les bois morts. Les mousses ourlent les berges de part et d'autre érodées, les odonates sommeillent accompagnés des oiseaux de nuit, et le poisson me fait un clin d'oeil.
Pourquoi, de ce point de vue précis, la mélancolie s'invite-t-elle irrémédiablement au festin ? Sur ces agapes, je suis le chemin pieds mouillés d'avoir préféré arpenter les bas-côtés au halage désormais goudronné en guise de concession aux cyclistes. Transi et souffle court, je ne parviens pas à semer le froid éloquent collé à mon ombre malgré le ressort des grandes enjambées et les embardées de gauche à droite.
Le vert des prés me transperce de beauté et réchauffe au pied de la lettre. Au gré des haies en taillis tachetées de baies, quelques percées sombres ouvrent autant de passages dérobés précieux aux lapins. Un peu plus loin, un rendez-vous marqué d'une croix sur un pilier, quelque chose d'enfantin se joue sur le chemin : je sens ta présence, je compte mes pas de zéro sur le chemin à l'infini. Un message de toi. Le chemin mène à l'infini. Je suis le chemin. Je bats chemin.


- III -

Le bras d'elle si fine brindille accrochée à lui, nez en l'air la ruelle aux pigeons fut vite avalée et bientôt la rue de nuages. Têtes penchées en collusion ouverte offertes au propos à bâtons rompus sans s'épancher ou si peu. Sur l'artère empruntée connue de ses enjambées seules il s'est tu; il sentit chacun des vaisseaux distribuer de son coeur le sang dans toutes les parties du corps. Pas d'effusion. Pluie et baisers au square. Juste les visages inondés. Les caniveaux dégorgeant de feuilles caduques s'improvisèrent urbains ruisseau ou lac. Et un peu plus tard la main d'elle. Comment dire sa main dans la chambre ? Ultérieurement quand les corps eurent enfoui leurs racines, les tintements de l'averse dévalaient les toits de tuile en gouttière se jouant de tout avec hardiesse. De mèche avec la pluie battante et le baiser en connivence submergée les corps se tendaient et de lui en elle leur fou rire mit définitivement en pièces la nuit muette.


 - IV -

Je sais par coeur le secret. Des battements encore. D'elle, ses yeux verts à la fenêtre, l'ombre jambes longues accrochée aux murs jaunes et partout le reflet de son âme.
Elle, taffetas noir sur ta peau blanche, s'est posée délicate sur le cahier piqué à gros carreaux des mots cachés à l'encre bleue, forcément tu n'écris point de l'amour en pattes de mouches.
Je dors si peu. Ton amour est là et je ne tiens pas en place. J'épie ton sommeil, j'enlace l'arbre élancé au parc et j'embrasse l'aubépine sur la tige. Harassé, je m'endors à tes côtés. J'attends l'heure, cueille l'aube.
Je ne dors pas, ton amour est là, je ne tiens pas en place, épie ton sommeil ; j'enlace l'arbre embrasse l'aubépine sur ta ligne bleue des Vosges. Je m'endors à tes côtés. M'évanouis en train. J'attends mon heure. Cueille l'aube.
Mmh là, ici est l'amour tant léger et si leste qu'un liseron à la lisière se love oui ! à l'orée de lui jouant beaux luth et lyre en vertu de lys.


 - V -

Comme si ses épaules vers l'avant fuyaient imperceptible mouvement d'elle admirable en sa station juste la nuque inclinée ce don, vêtue d'un jean bleu indigo quand le sol fut dérobé là-haut, sa peau je l'embrassais amours penchées sans gène à la tour.
D'elle, ce fût cent fontaines des jardins en terrasse de la villa d'Este quand le bruit léger des jets couvre d'un drap blanc le flot secret des paroles susurrées, fonts baptisés, bassin mirifique, réfléchir au miroir de sa peau. Je boirai. Cent fois. Son eau fraîche et limpide. Jusqu'à plus soif. Les têtes des ifs et des cyprès cognent drôlement les nuages et le soleil tombe en cascade sur ses boucles, médusé de la noria de ses apprêts.


 - VI -

Il y a d'abord elle jambes nues sa présence énorme son air à elle -plus belle encore- sa façon d'occuper tout l'espace de la chambre étroite à la porte entrouverte, et, dos contre mur, il y a lui, les épaules nues légèrement baissées, dans sa présence à elle, cette attention de son visage là en attente, tension en elle. Les regards sont en suspension sans gravité néanmoins car ils savent d'eux, elle de lui comme lui d'elle, tous deux donc et avec la certitude des doutes, la légèreté infinie de l'amour.
En la chambre aux lignes tension perspectives exagérées il n'est de courbure que d'elle -son corps- assise au centre de la couche, les mains d'abord arrimées aux cous-de-pied sont posées relâchées et croisées sur les genoux, le crissement du sable sous le ressac parvient jusqu'à la pièce avec la giclure du vent froid, et, à brûle-pourpoint, la lumière projetée de l'immense fenêtre close écran horizon où se posent ses yeux qui savent.


- VII -

Pleine lune. L'été pourri s'est échoué sur la plage vide abandonnée progressivement par ses estivants résignés. Dans cet imbroglio les poissons se sont tus. Le corps a été rejeté par l'océan et le sel plante ses gemmes au contour des yeux. Les yeux sont bleus, fatigués et cernés, l'estomac noué presque corrodé. Le visage rond hâlé est marqué profondément jusqu'à l'âme, il est, enfin plutôt les joues et les lèvres seules subsistent imprégnées de bonheur ; la bouche petite humide mais pour combien de temps encore ? Le froid enveloppe de sa correspondance incongrue le corps tout entier ruisselant, le corps tout nu. Ce tout un et nu que tu. Est immobile sur le sable aspergé par les vagues. Et chaque grain de ton sable absterge l'échine éreintée, brisée. Mains sous la tête couché à l'infini une nuit, étoiles filantes.


- VIII -

Le lac aux eaux noires profondes immense forcément. Les goujons frôlent mes jambes et sucent mes orteils. J'ai froid. Les pieds et bientôt les chevilles entières s'enfoncent dans la vase. L'eau se trouble opacité cécité perdre pied comme perdre la vue, je serre la gorge. Je tremble. Je l'ai déjà dit j'ai froid. Je pleure. Alors je pourrais crier inutilement de cette sensation glaçante de l'échine, de l'effroi sourd qui me gagne. Je peux me noyer. Ne plus lutter. Abandonner le corps à l'aquatique. Immerger les cheveux blonds enfant. L'eau noire emplira mes poumons, envahira mes alvéoles et les poissons coloniseront ma tête. Je m'enfonce ou je plonge, et en là au même endroit au même moment plus une seconde, l'eau tiédit et se réchauffe jusqu'à brûler la peau. Elle m'entoure, m'enveloppe et m'accueille. Je remonte à la surface et plus haut forcément. Tu es. Je sais nager. Tu es en là.
Tu es en là, c'est-à-dire. Exactement là où le basculement naît et demeure. Au-dedans. En là, dérivation le plaisir, l'abandon à, le don de. Le chaos du désordre amoureux s'organise ; le trouble s'installe sûrement et investit la roche. La lumière éblouit les corps mouillés ces chairs incendiées et épingle au ciel la pensée.
Je discerne tes épaules nues affleurant l'eau douce.
Têtes penchées à se rejoindre aux joncs, les corps noués tombent à la renverse. Sur la berge irisée, la pierre est brûlante, sitôt rafraîchie de leur vague. A l'âme des vagues. Bleu. Au héron cendré. A l'écume des bouches. Là où rien ne touche terre.
Les ilions submergés s'entrechoquent. D'emblée. L'onde, les corps engloutis de cette imprégnation réjouissante. Les vagues circulaires et concentriques se propagent et s'étendent sur le miroir des peaux effleurées au lac.


- IX -

Ce matin, le banc cosy invite à l'attente en gare de Saint-Vit face au guichet vide. Jamais vu un quidam assis là et pour cause, à part moi il n'y a jamais personne ici ou presque. Après l'hommage de la photographie, je m'y suis assis patiemment. Derrière l'hygiaphone, point de guichetier d'emblée et pour cause, à part moi, pas d'usager ou si peu. Posé sur le banc mélaminé formica marron peu usagé, mes pieds contre le piètement aluminium d'abord, puis vaguement agités sur le sol immuable à dessiner des cercles en échappées et attraper les carreaux de couleur. Le banc public inconfortable est de taille parfaite, je veux dire improbable : bien trop grand pour un, moi, trop petit pour deux, banc de sardines, sauf à ce que complices nos cuisses se frôlent et se touchent, reconnues et émues. Dans le dos juste au-dessus de nos têtes à rêver, avec force réduction, les affiches en cadromatics incitent au voyage, à la vacance, au transport des élèves, des cols blancs, des corps en retrouvailles à venir. Durant l'été chaud, en période de moindre affluence, les murs de guingois ont été joyeusement rafraîchis sur leur partie basse d'aplats rouges framboises mûres et bouquet de roses sans épine.


- X -

Hier, comme la Nation toute entière, la douleur s'est levée. Faire le sale boulot. Paralyser le métro et tordre le cou à la rue. Cerner les yeux et déchirer le ventre de Paris. Perdre le sommeil et la raison. Prendre la Bastille avec les armes et brandir l'estomac sur une pique. Sur la place, la foule se presse nombreuse -il a fait beau- les rires pleuvent, les rondelles de citron courent dans les verres. Immobile, nausée, hoquet ; les larmes à la main, je sanglote. Tu es là près, prolonge-moi.


- XI -

L'aube venue, prendre ses jambes à mon cou, vite enjamber la haie. S'enfuir au verger. Baiser mon arbre tes lèvres et enfouir ta terre au fil de mon eau ; se taire au buisson, jouir de l'instant itéré en peau fruitée.
En contrebas de la maison dans le champ en dévers elle profita de l'éclaircie attestée pour ramasser des pommes. L'herbe était drue, un peu haute, par endroits couchée, et détrempée. Le bas du pantalon était très vite humide.
Le vent était tombé d'un coup, le fruit avec. En raison de la pente du terrain, les pommes étaient éloignées de l'arbre, terminant leur course à une dizaine de mètres.
Elle aimait sentir le contact de l'humidité pluvieuse sur la peau de ses mollets, et, par-dessus tout, toiser le contraste des fruits rouges avec l'herbe.

Elle est là. Moi debout face à elle derrière la table en bois de sapin peinte en vert je n'ai de mes yeux gris que pour elle assise. Instinctivement j'allume une seconde non une troisième cigarette -je la fixe du regard- avec mon briquet rouge aussitôt rangé avec soin dans la poche plaquée surpiquée de ma veste. J'inspire fort jusqu'à atteindre et franchir cette limite au-delà de laquelle la fumée crame bien le fond de la gorge.
Je tousse. A plusieurs reprises. Je l'observe. Continuellement.
Sa nuque panorama immuable et sa tête penchées paisiblement dans le vide de l'espace ses yeux fixant le panier posé sur la table en plein centre entre nous deux.
Elle, assise là les pieds déchaussés sur la chaise main gauche autour du genou droit, mange de la main libre des noix et des prunes ramassées ou cueillies au verger derrière la maison l'instant d'avant de s'asseoir. Malgré les geais chamailleurs dans la haie d'épineux toute proche, j'entends très distinctement le bruit provoqué par la mastication des cerneaux puis je discerne le jus sucré tel un filet de sang dévalant la commissure des lèvres.
L'instant d'après les avoir mangées, elle s'est levée riante puis elle s'en est allée.

Par la terre appauvrie elle s'en est allée incendier les champs dévastés de l'errance, trois labours creusant des sillons mélancoliques en droites parallèles dans ce paysage qui fut en abondance croît l'amour à vallée de fruits, la terre est nue et la jachère fleurie.
La plaque du puits est rongée d'hydroxyde de fer rouge orangé, déformée, cabossée, et c'est dans ce réceptacle creux rouillé que s'est formée une flaque après l'ondée. La feuille détachée du hêtre pourpre y a plongé en eau de pluie la nudité de ses nervures éblouies piquées de soleil. Aidé des mousses il assèchera. Et seul, il brûlera l'épiderme. Une fois l'eau en totalité évaporée au vent des partir la grande baigneuse regardera la pierre calcaire gélive de la margelle aux reflets gris et bleu océan.


 - XII -

Les quais de Seine à l'infini de l'arbre corps scarifié, cette marque au creux des reins; mes mains ont la mémoire de la lame sur l'écorce love de sa peau, empreinte indélébile lancinante de caresser la rengaine de l'éternité.
Elle ne viendra pas. J'ai entendu : tu ne viendras pas. Pourtant, ce n'est pas explicitement ce que dit le message d'elle pense-t-il. Elle dit très aimablement du faire son possible, un empêchement, mais je n'y crois pas, non que je vois les choses à mal, je les ressens à ce moment-là ainsi à la sortie du métropolitain, sans les refouler.
Instinctivement, je déambule à grande vitesse le corps horloge en mouvement de balancier va sonner le rendez-vous. Je me joue du temps, obstiné sur les grands boulevards d'arbres tracés, j'enjambe promptement l'attente et, nez au sol, les trottoirs s'allongent sous le pas. Je n'affronte pas le regard des passants bigarrés, de la foule et des devantures éclairées. Parfois, les plaques d'égout tremblent légèrement sous le pied roi jouant aux dames sur le dallage. J'entends le métro filer sous l'asphalte et les cris d'un SDF.
Le temps a dû s'étirer, désormais frissonnant, je marche moins vite que mes certitudes et il est probable qu'à l'instant précis je doive à-propos me persuader du possiblement d'elle.
Je dîne. Les tables voisines, presque jumelles, dressées dans l'alignement de la façade hausmanienne sous l'auvent sont bruyamment gaies et, sollicité du regard, je réponds volontiers aux sourires communicatifs bientôt emportés sur les visages des convives partis continuer ailleurs la soirée, titubant ou non.
A deux tables de moi quelqu'un a oublié son briquet arc-en-ciel et la mélancolie. Je le hèle sans succès.
Je marche un peu, l'avenue appartient aux services de propreté et les taxis rapides dévalent d'aise.


 - XIII -

D'or, l'amour cet insolent file entre les doigts, écorché. La chambre rétrécit la peau des murs en chagrin à l'horizon de la fenêtre ridicule.
Il n'y a rien au mur contre lequel il est adossé. Au regard vague sur ses chaussures orphelines de belles enjambées répond la main d'elle. Sa main seule emplit l'espace.
Lettre jetée des mains de lui du carrosse en chemin.
A ses lèvres de perles inondées.
Par hervé pizon - Publié dans : L'avenue
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